Impact de la COVID-19 sur l’aide internationale : premières esquisses

Relever les premiers linéaments des conséquences de la pandémie sur l’aide internationale, alors que celle-ci est loin derrière nous, c’est le défi que s’est lancé le panel « l’impact de la COVID-19 sur l’aide internationale », lors d’un colloque virtuel organisé le 10 février par la Faculté des sciences de l’administration de l’Université Laval et la revue Alternatives Humanitaires.

 

Laurie Trottier

Yvan Conoir, Fatoumata Hane, Émilie Mosnier et Nadja Pollaert ont décortiqué leurs articles publiés dans le cadre de deux numéros spéciaux sur la COVID-19 d’Alternatives Humanitaires. Si Yvan Conoir a insisté d’abord sur le caractère exceptionnel des missions d’aide nationale confiées à la Croix-Rouge et aux Forces armées canadiennes, le chercheur a affirmé que l’aide internationale humanitaire fournie par Ottawa fut, quant à elle, « très caractéristique de la réponse canadienne » habituelle : de larges sommes octroyées à des institutions reconnues et « aucune action directe » ou financement des ONG humanitaires locales, sinon une incitation pour que ces dernières poursuivent leurs actions.

Dans l’article « Entre menaces et opportunités : la réponse canadienne face à la Covid-19 », Yvan Conoir et son équipe rapportent d’ailleurs les propos du Réseau d’intervention humanitaire du Canada soutenant que « tout l’argent est allé au système global ». De ce fait, il devient difficile de savoir « s’il y aurait eu un effet de ruissellement par suite des financements qui auraient pu être octroyés à des agences canadiennes par certaines agences du système des Nations unies ». Les impacts de la COVID-19 sur les ONG avec qui les chercheurs ont échangé n’ont rien d’homogène, mais on avance que la pandémie aura des effets durables sur la technique de collecte de fonds : les événements de grande envergure, telles les collectes dans des cérémonies et des lieux de culte, étant à proscrire.

Réponse – et réplique – africaine

Pour sa part, la chercheure Fatoumata Haye souligne la rapidité des gouvernements africains à réagir à la pandémie, fermant leurs frontières dans les dix jours suivant les premiers cas sur le continent. L’article met en lumière quelques attitudes caractérisant cette réponse, notamment le désir des États africains « d’être acteurs de la recherche et des solutions à apporter à cette épidémie ».

La socioanthropologue a mentionné au passage cette tendance malsaine de l’Occident à considérer l’ensemble des savoirs africains comme traditionnels, balayant du revers les avancées scientifiques auxquelles l’Afrique pourrait assurément contribuer. Pire, l’Afrique est vue comme vulnérable sur tous les points, plutôt qu’empreinte d’agentivité. Dans l’article « Une épreuve de dignité : regard anthropologique sur les réponses à la Covid-19 en Afrique de l’Ouest », le propos est encore plus catégorique : « Ces visions péjoratives et ‘’humanitaires’’ ont en commun de faire des États et populations africaines des ‘’objets‘’ ou des ‘’cibles’’ de l’aide plus que des acteurs de leur histoire. Et cette dépossession de soi fut ressentie comme inacceptable ».

Lors du panel, Fatoumata Haye n’a pas manqué d’insister sur les enjeux majeurs de la campagne de vaccination qui découlent d’une politisation de celle-ci. Selon elle, les pays africains s’imposent comme grands oubliés de la course aux vaccins. Les mots du directeur de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, viennent derechef appuyer son constat : « le monde est au bord d’un échec moral catastrophique, et le prix de cet échec sera payé par les vies et les moyens de subsistance dans les pays les plus pauvres du monde ».

L’importance de la localisation

Si les deux autres panélistes, Émilie Mosnier et Nadja Pollaert ont abordé en premier lieu la réponse des ONG sur le plan local plutôt qu’à l’international, toutes deux évoqué la pertinence d’une prise en charge communautaire et locale de la pandémie. Émilie Mosnier et son équipe se sont concentrées sur l’arrivée de Médecins sans frontières ou d’Action contre la faim dans certains quartiers de Marseille, en France dans leur article « Les personnes en situation de sans-abrisme face à la Covid-19 : étude sur des éléments d’une praxis humanitaire chez des acteurs associatifs de Marseille ». On estime qu’un des points positifs de la COVID-19 est « l’innovation en termes de santé communautaire » qui est remise à l’avant-plan, ce qui s’avère tout autant déterminant pour Nadja Pollaert : « c’est aussi la bonne direction à prendre parce que la localisation augmente l’impact des interventions et améliore leur efficacité ».

Dans l’article « Le rôle central de la santé communautaire dans la lutte contre la pandémie de la Covid-19 : l’expérience de Médecins du Monde Canada », cette dernière déplore le fait que « moins de 2 % de l’aide humanitaire est octroyée aux ONG locales et un changement de paradigmes devra se traduire par un meilleur équilibre des pouvoirs et une meilleure répartition des ressources ». Elle et ses collègues arrivent ainsi à la conclusion que « la pandémie mondiale actuelle démontre à quel point une approche communautaire en santé doit être au cœur de l’intervention nationale et internationale », constat qui rejoint celui avancé par Émilie Mosnier.

Évidemment, le fait que la COVID-19 sévisse toujours impose une certaine prudence quant aux constats sur son impact à long terme sur l’aide internationale. Mais lorsqu’il faut jeter un regard sur l’attention accordée aux enjeux internationaux pendant la pandémie, les nuances s’effacent : le panel s’entend pour affirmer qu’il y a connu un recul important depuis l’apparition du virus.

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Sources

Chloé Cébron, Shelley-Rose Hyppolite et Nadja Pollaert, « Le rôle central de la santé communautaire dans la lutte contre la pandémie de la Covid-19 : l’expérience de Médecins du Monde Canada » (2020) 15 Alternatives Humanitaires, <http://alternatives-humanitaires.org/fr/2020/07/23/le-role-central-de-la-sante-communautaire-dans-la-lutte-contre-la-pandemie-de-la-covid-19-lexperience-de-medecins-du-monde-canada>.

Diane Alalouf-Hall, Yvan Conoir, Jean Marc Fontan, David Grant-Poitras et Stéphanie Maltai, « Entre menaces et opportunités : la réponse canadienne face à la Covid-19 » (2020) 15 Alternatives Humanitaires, <http://alternatives-humanitaires.org/fr/2020/11/25/entre-menaces-et-opportunites-la-reponse-canadienne-face-a-la-covid-19/>.

Olivia Nevissas, Aurélie Tinland, Cyril Farnarier, Emilie Mosnier et Marine Mosnier, « Les personnes en situation de sans-abrisme face à la Covid-19 : étude sur des éléments d’une praxis humanitaire chez des acteurs associatifs de Marseille » (2020) 15 Alternatives Humanitaires, <http://alternatives-humanitaires.org/fr/2020/11/21/les-personnes-en-situation-de-sans-abrisme-face-a-la-covid-19-etude-sur-des-elements-dune-praxis-humanitaire-chez-des-acteurs-associatifs-de-marseille/>.

Yannick Jaffré, Fatoumata Hane, Hélène Kane, « Une épreuve de dignité : regard anthropologique sur les réponses à la Covid-19 en Afrique de l’Ouest » (2020) 14 Alternatives Humanitaires, < http://alternatives-humanitaires.org/fr/2020/07/23/une-epreuve-de-dignite-regard-anthropologique-sur-les-reponses-a-la-covid-19-en-afrique-de-louest/>.

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