Grâce aux nouvelles technologies de communication, la lutte contre l’apatridie est de plus en plus portée par les personnes concernées, et pas seulement par des « experts »

En juin 2022, j’ai participé à une visioconférence du Global Statelessness Movement (mouvement mondial contre l’apatridie), un nouveau réseau international constitué d’apatrides, de militants contre l’apatridie et de leurs alliés, avec l’aide du Institute on Statelessness and Inclusion aux Pays-Bas. Ce réseau est l’un des premiers de ce type dans le monde. Les personnes apatrides ne détiennent aucune nationalité selon les lois de l’intégralité des pays du monde. Ils souffrent d’une exclusion profonde. Dans beaucoup des pays, ils ne peuvent pas travailler, étudier, avoir accès aux services de santé ou voyager. Les personnes apatrides, qui comptent pour au moins dix millions de personnes dans le monde, sont souvent des minorités et des personnes autochtones. Malgré la sévérité et l’ampleur du problème, il est très mal connu en dehors d’une petite communauté des experts.

Par le passé, la majorité des rencontres sur l’apatridie étaient presque exclusivement organisées et contrôlées par les Nations Unies, plus spécifiquement par le Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), organisme qui a le mandat exclusif de la lutte contre l’apatridie au sein de l’ONU. Ces congrès organisés par le HCR prennent la forme de grands évènements à Genève, où les experts, n’étant pas eux-mêmes apatrides, se rassemblent pour discuter de questions légales assez techniques. Jusqu’à maintenant, il était rare pour une personne apatride d’y participer, puisque la vaste majorité des apatrides dans le monde ne détiennent pas de passeport, et beaucoup d’entre eux ne parlent pas bien anglais. La réalité sur le terrain n’est pas bien connue en l’absence de l’expertise des vrais experts : les personnes apatrides.

Le concept de la « localisation », où les personnes avec l’expérience vécue sont dans une situation de pouvoir pour la défense de leurs intérêts, est beaucoup moins avancé dans le domaine d’apatridie que dans le domaine des réfugiés. Historiquement, en dehors d’une petite communauté d’experts, le concept d’apatridie est plutôt mal connu. Les chercheurs comme Lindsey Kingston à l’université de Webster parlent d’apatridie comme sujet d’émergence dans le cadre du monde académique et politique, mais cela fait déjà trente ans que cette situation d’émergence demeure. De plus, la majorité des gens qui sont apatrides ne conçoivent pas leur identité basée sur leur apatridie et ne connaissent pas le terme d’apatridie. Ils savent seulement qu’ils ne possèdent pas de documents, qu’ils n’ont ni le droit de voter, d’aller à l’école ou de travailler. Le grand public ne connaît ni le mot apatride ni la réalité de vivre sans nationalité. Cependant, la lutte contre l’apatridie ne peut pas porter ses fruits sans l’apport des personnes concernées. Certains experts comprennent que ce paradigme devrait changer vers un modèle plus inclusif. Le processus n’est pas aisé puisqu’il nécessite un changement de mentalité à 180 degrés chez les experts de l’apatridie, en parallèle à une meilleure sensibilisation sur la question dans les pays les plus touchés, bref, un changement systémique.

La création et l’implémentation d’outils de communication modernes comme internet et les visioconférences, combinées aux restrictions relatives aux congrès en présentiel imposées par la pandémie de COVID-19, ont créé de nouveaux espaces pour que les apatrides eux-mêmes puissent se réunir en ligne pour créer un sentiment et une identité commune et faire entendre leurs voix afin de ne plus être marginalisés Les visioconférences ne nécessitent ni passeports, ni visas, ni beaucoup d’argent pour couvrir les frais de transport. Ces visioconférences inclusives sont devenues des moyens de démocratisation accidentels pour que les apatrides aient une place à la table de discussion.

La pandémie a accéléré l’utilisation des outils de communication, mais l’avenir proche promeut les nouvelles technologies qui vont plus loin pour leur inclusion, comme les logiciels d’intelligence artificielle qui peuvent offrir la traduction simultanée à un prix bas pour tous. Ces technologies contenant la promesse d’un monde où la langue, et plus spécifiquement, l’anglais, n’est plus une barrière d’inclusion dans les couloirs métaphoriques de pouvoir. Si chaque personne peut s’exprimer dans sa langue maternelle, cela ne va pas seulement encourager l’inclusion des personnes apatrides, mais cela donnera le pouvoir aux apatrides de mieux s’exprimer et diminuera le fardeau de toujours devoir parler dans une langue étrangère. A ce jour, les grandes institutions comme les Nations Unies, les gouvernements et les universités, qui dominent la conversation sur l’apatridie n’adoptent que lentement ses technologies, pas seulement à cause de la technophobie, mais aussi parce que le paradigme qui existe, ou le monde est divisé entre « les experts » et « les sujets d’expertise » leur conviennent. 

La technologie pose des risques pour les personnes apatrides, comme pour tout le monde. Il y a un risque d’être une cible à cause de la visibilité et la diffusion des informations personnelles, mais certaines technologies comme des logiciels de traduction ne posent pas des risques s’il y a des sauvegardes. Je considère qu’à l’avenir, la lutte contre l’apatridie pourrait devenir une cause populaire, menée par les personnes qui vivent cette situation, où cette dernière serait envisagée comme une condition d’intersectionalité avec d’autres vulnérabilités, comme le genre, la race, la religion et le fait d’être réfugié. Les nouvelles technologies de communication ont des risques pour les personnes apatrides, comme pour tous, mais elles peuvent peut-être être une clé au développement de l’apatridie comme cause majeure dans la lutte pour la justice et les droits humains, une lutte menée par et pour les personnes concernées. La localisation, où les personnes apatrides sont en contrôle de leur histoire et de leur avenir, est un processus où la technologie va jouer un rôle important.

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